Le flakkees, un parler zélandais en Hollande-Méridionale

Sommaire4 sections
  1. 01Deux parlers, deux moitiés d’île
  2. 02Des nuances qui changent de village en village
  3. 03Quelques mots qui révèlent une langue à part
  4. 04Qui le parle encore

Le flakkees, parlé sur Goeree-Overflakkee, appartient à la famille du zélandais alors que l’île est administrée depuis la Hollande-Méridionale.

L’anomalie est là dès le départ : Goeree-Overflakkee est une commune de la province de Hollande-Méridionale, pas de la Zélande, mais les parlers qu’on y entend depuis des générations, le flakkees et le goerees, se classent tous deux dans le zélandais (Zeeuws). La langue a suivi une histoire d’échanges et de peuplement liée au delta plutôt qu’un découpage provincial fixé plus tard. C’est une langue régionale qui a traversé une frontière administrative sans y prêter attention.

Deux parlers, deux moitiés d’île

Le flakkees se parle dans la moitié orientale de l’île, celle qu’on appelle Overflakkee : Middelharnis, Oude-Tonge, Ooltgensplaat et les villages voisins. Le goerees, lui, appartient à l’ouest, autour de Goeree, Ouddorp et Goedereede. Les deux parlers viennent du même fonds zélandais, mais ils ne sont pas identiques : un habitant qui a grandi d’un côté de l’île reconnaît à l’oreille celui qui vient de l’autre côté, même si un visiteur étranger à la région n’entendrait sans doute aucune différence.

Cette distinction compte pour comprendre pourquoi les gens de l’île tiennent à leurs mots. Le flakkees n’est pas un dialecte générique du delta : c’est le parler d’une moitié précise de l’île, avec sa propre histoire, distincte de celle du goerees voisin.

Des nuances qui changent de village en village

À l’intérieur même du flakkees, la langue varie encore d’un village à l’autre. Ooltgensplaat, Oude-Tonge et Achthuizen ne prononcent pas tout à fait les mêmes mots de la même façon, et un habitant averti situe souvent son interlocuteur au village près rien qu’à l’écouter. Cette granularité tient à la géographie ancienne de l’île, faite de polders gagnés par étapes et de villages longtemps isolés les uns des autres avant que les routes et les digues ne les relient.

Achthuizen porte une particularité supplémentaire : le village a été peuplé au 19e siècle par des migrants venus du Brabant, une enclave catholique sur une île massivement protestante. Cette histoire de peuplement différent a laissé des traces jusque dans la façon de parler, preuve que le flakkees n’est pas un bloc uniforme mais une mosaïque de nuances locales.

Ces variations tiennent aussi à la lenteur des échanges d’autrefois. Avant que les routes et les ponts ne relient l’île à ses voisines, chaque village vivait largement sur lui-même, tourné vers ses propres champs, son propre port ou sa propre digue. Le parler s’est fixé dans cet isolement relatif, village après village, avant que les déplacements plus faciles du 20e siècle ne commencent à uniformiser les usages. Un habitant plus âgé garde souvent des tournures que les générations suivantes ont abandonnées, simplement parce qu’il a grandi avant que la mobilité ne devienne la norme.

Quelques mots qui révèlent une langue à part

Le vocabulaire du flakkees garde des formes que le néerlandais standard a abandonnées ou jamais connues. On y trouve aerpels pour les pommes de terre, huus pour la maison, katte pour le chat, et l’expression stik in d’n olie pour dire qu’on est ivre. Ces mots ne sont pas de simples déformations : ils portent la marque d’une langue qui a évolué à part, au contact du zélandais plutôt que du néerlandais des grandes villes.

ardoise manuscrite avec des mots du parler local et leur traduction en néerlandais

La langue a aussi donné des surnoms d’habitants, qui circulent encore aujourd’hui de manière affectueuse. Les gens de Ouddorp sont appelés Duunhaes, les lièvres des dunes, un nom qui dit la géographie du village autant que le parler. Ceux de Nieuwe-Tonge sont les Blauwkousen, les bas bleus. Ces surnoms se transmettent sans qu’on sache toujours pourquoi ils sont nés, et ils tiennent lieu, à eux seuls, d’identité villageoise.

Qui le parle encore

Aucune enquête chiffrée ne permet de dire combien de personnes pratiquent encore le flakkees au quotidien sur l’île, et il ne faut donner aucun pourcentage à ce sujet. Ce qu’on peut observer, en revanche, c’est que la vitalité du parler tient aujourd’hui largement à des bénévoles : des sites comme eilanddialect.nl ou mijnwoordenboek.nl recensent les mots, les expressions, les variantes de village à village. Ce travail de documentation, mené par des passionnés plutôt que par une institution, dit une chose simple : la langue recule assez pour qu’on juge utile de la fixer par écrit, mais elle n’a pas disparu, puisqu’il reste des locuteurs pour la transmettre à ceux qui la collectent.

Le mot dialecte, en français, sonne parfois condescendant, comme s’il désignait une langue mineure ou incomplète. Sur cette île, mieux vaut parler de parler ou de langue régionale : le flakkees porte une histoire propre, une géographie propre, et une famille linguistique, le zélandais, qui existe indépendamment de la province où on le pratique aujourd’hui. C’est cette indépendance-là, entre la carte administrative et la carte des langues, qui rend le sujet du nom de l’île et celui de son parler si proches l’un de l’autre.

Cette même tension entre appartenance administrative et identité vécue traverse toute l’île, bien au-delà de la seule question linguistique. Elle se retrouve, formulée autrement, dans l’article sur pourquoi le nom Flakkee fâche encore, où la même frontière entre Hollande-Méridionale et culture zélandaise se rejoue à propos du nom qu’on donne à l’île elle-même.

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